Laurent Chambon
Pays-Bas: Extrême droite, populisme et fortuynisation des esprits
Nouvelle Tribune (Bruxelles)
Les Pays-Bas se sont longtemps sentis politiquement privilégiés, avec leur stabilité institutionnelle exemplaire, et surtout l’absence de menace tangible de l’extrême droite. Pendant de nombreuses années, les Français ont eu à subir des leçons de démocratie de leurs collègues bataves. Le tragique et flamboyant passage de Pim Fortuyn en politique a remis les pendules à l’heure, et les politologues néerlandais font désormais preuve d’un peu moins d’arrogance à l’égard des Français. Si la presse française n’a eu de cesse de chercher en Fortuyn un Le Pen batave, le fortuynisme a dans sa pensée moins de points communs avec le Front National qu’avec les partis français de droite, et le culte de la personnalité qu’ont pu connaître Chirac ou Mitterrand n’a rien à envier ni à celui de Fortuyn ni à celui de Le Pen. Le sujet est donc loin d’être simple… Faiblesse traditionnelle de l’extrême droiteLa description et l’étude des mouvements d’extrême droite sont toujours assez délicates tant les groupes politiques et militants peuvent varier dans leur composition sociologique, leur idéologie, leur mode d’action et le degré de sophistication de leur discours. La présence sociologique de l’extrême droite aux Pays-Bas est loin d’être anecdotique, mais elle n’a jamais vraiment percé politiquement. Le premier parti à avoir récemment remporté des sièges est le bien mal nommé Parti du Centre (Centrum Partij, CP), mais la réaction de la classe politique néerlandaise, qui s’est empressée de dresser un cordon sanitaire, l’a condamné à prêcher dans le désert. Cette faible présence politique peut être expliquée par plusieurs facteurs un nationalisme atypique, le rôle de la ‘petite droite’ chrétienne et la culture politique néerlandaise.Jusqu’à très récemment, les Néerlandais se voyaient comme la nation la plus progressiste et la plus tolérante du monde. Il était dès lors impossible d’être ouvertement raciste, antisémite, homophobe ou misogyne ce n’était effectivement pas un climat très épanouissant pour l’extrême droite. Le débat déclenché par la publication de l’article ‘de Multiculturele drama’ par Paul Scheffer dans le NRC Handelsblad a commencé à dissiper cette atmosphère de tolérance artificielle (schijntolerantie), et le succès de Pim Fortuyn a définitivement enterré la tolérance comme valeur nationale indiscutable.Outre ce nationalisme atypique, le rôle joué par la ‘petite droite’ chrétienne (klein rechts) comme élément naturel des chrétiens les plus fondamentaliste a restreint l’assise sociologique et électorale d’autres partis d’extrême droite plus généralistes comme le CP. Alors que le Front National rassemble en France aussi bien l’extrême droite païenne, les ultra-nationalistes, les populistes, les néo-nazis que la droite fondamentaliste catholique, les partis néerlandais de l’extrême droite laïque ont été privés de la puissance financière, logistique et sociologique des chrétiens fondamentalistes, déjà rassemblée au sein de la ‘petite droite’.Enfin, la culture politique néerlandaise est un facteur non négligeable dans la faiblesse politique du CP dans une culture de négociation, l’affrontement verbal ou physique est perçu comme intolérable. Le seul point d’appui possible est alors la critique du système politique dans son entier. Et, jusqu’à l’arrivée de Pim Fortuyn, le caractère consanguin et élitiste de la politique néerlandaise ne semblait pas préoccuper outre mesure les Néerlandais.
Fortuyn et le populisme batave
C’est dans ces conditions quasiment radieuses que la fièvre populiste déclenchée par Pim Fortuyn a surgi. Son cas a été longuement débattu aussi bien dans les média qu’au sein de l’université ce mélange de populisme de gauche, d’anarchisme de droite, de xénophobie, de culte de la personnalité (on pourrait presque parler de péronisme) et de cruauté médiatique à l’égard des autres politiciens n’a eu de cesse d’intriguer les Néerlandais en général habitués à un monde politique haguenois assez fade.Son programme peut être qualifié de populiste car il contient clairement les grands classiques du populisme le peuple contre une élite politique corrompue et suffisante (le ‘tous pourris’ des poujadistes), des impôts trop élevés à cause du poids intolérable de l’Etat et des fonctionnaires, mais en même temps une demande de plus d’Etat pour l’armée, la police et la justice. Ajoutons à cela une xénophobie toutefois teintée d’antiracisme pour séduire les plus progressistes, un peu de scandale avec les escapades sexuelles de Fortuyn dans les backrooms gaies et sa connaissance des prostitués marocains, et vous avez un très beau prototype de populisme batave.Les points vraiment originaux du discours fortuynien sont au nombre de deux réformer une administration pléthorique et kafkaïenne, et rendre la politique aux citoyens. Le reste n’est que détails mis en exergue par la presse et ses opposants politiques. En effet, on a retrouvé très vite le même genre de remarques xénophobes aussi bien chez les libéraux du VVD que chez certains travaillistes du PvdA ou au sein des chrétiens démocrates du CDA. Par la suite, les autres partis se sont essayés au scandale, en particulier le VVD avec les déclarations violemment anti-musulmanes de Ayaan Hirsi Ali, mais le noyau des critiques fortuyniennes, à savoir la place du citoyen en politique et la réforme de l’administration, n’ont toujours pas été clairement abordés par les autres partis néerlandais. Les réformistes du D66 ou le leader du PvdA pensent qu’introduire un référendum suffira à prendre en compte les demandes des citoyens, mais on voit bien que dans les pays où le référendum existe, l’extrême droite prospère. La façon dont l’après-Fortuyn a été géré au sein même de son parti explique en partie pourquoi les deux sujets chers à Fortuyn ont été ‘oubliés’ obligés de négocier avec les autres partis politiques pour gouverner, et confrontés aux pesanteurs du milieu politique haguenois, les membres éminents de la LPF sont devenus des politiciens comme les autres.
La fortuynisation des esprits
En fait si la parenthèse Fortuyn a eu des conséquences, c’est dans la droitisation du paysage politique néerlandais et la mise en place d’un dualisme gauche/droite à la française. Comme la ‘lepénisation des esprits’ en France peut se définir par l’irruption de thèmes d’extrême droite dans le débat démocratique, avec beaucoup de partis politiques qui soit reprennent à leur compte certains éléments du discours frontiste, ou au contraire basent leur stratégie électorale sur une opposition frontale et ‘républicaine’ à l’extrême droite, on a pu assister aux Pays-Bas à un ‘fortuynisation des esprits’. La gauche (écologistes, socialistes et travaillistes) s’est empressée de dénoncer les atteintes au modèle politique batave, et la droite (libéraux et chrétiens-démocrates) s’est emparée des thèmes sécuritaires et économiques, avec pour effet immédiat de renforcer la présence policière, de voter des lois restreignant certaines libertés individuelles, et de réaliser des économies sur certains secteurs sociaux de l’Etat providence.Comme en France, les premières victimes de cette redistribution de la donne politique s’est fait au dépend des plus fragiles politiquement, au premier rang desquels les ‘allochtones’ et les musulmans. Les sorties islamophobes de Pim Fortuyn ont largement été reprises par la plupart des leaders politiques, avec en particulier l’instrumentalisation de l’homophobie d’une partie des musulmans Fortuyn a utilisé son homosexualité pour légitimer sa haine de l’Islam dans un contexte de tensions entre les gais et les musulmans les plus conservateurs, et cette bataille a été déclinée par d’autres partis sur d’autres thèmes, en particulier l’émancipation des femmes, la violence domestique, l’utilisation frauduleuse du système social, et le voile.Le fait que les partis qui se posent en hérauts de la défense des femmes et des gais sont les mêmes partis qui s’étaient illustrés par leur opposition à des lois permettant leur émancipation peut laisser rêveur. C’est en cela que les positions vis-à-vis des minorités de la droite néerlandaise peut être qualifiée de populiste la motivation tient moins à une certaine cohérence éthique et politique qu’à un désir de regagner les voix « égarées » à la LPF. Le fait que les deux partis de droite ont très officiellement tenté une coalition avec les partis fondamentalistes chrétiens de la ‘petite droite’ après que les chrétiens démocrates aient saboté toute chance de coalition avec les travaillistes après les dernière élections souligne à quel point cette ‘lutte pour les libertés individuelles’ tient plus du populisme qu’autre chose la petite droite s’illustre davantage par son homophobie, sa misogynie (les femmes sont interdites de représentation au sein du SGP) et son intolérance que pour les valeurs progressistes auxquelles les partis gouvernementaux semblent tellement vouloir tenir dès lors que les ‘oppresseurs’ sont musulmans.
S’il n’y a pas à proprement parler d’extrême droite digne de ce nom aux Pays-Bas, on a assisté depuis l’épisode Pim Fortuyn à une poussée évidente de populisme, avec des conséquences pour l’échiquier politique néerlandais qui ne sont pas sans rappeler celles qu’on a pu voir dans des pays où l’extrême droite obtient des résultats honorables aux élections, comme la France ou la Belgique. Les plus optimistes imagineront que ce n’est qu’une crise d’adolescence de la démocratie néerlandaise, longtemps fermement ‘guidée’ par une élite politique considérant les masses électorales comme une machine à légitimer leur gouvernance. Les plus pessimistes y verront une ‘normalisation’ de la politique batave, avec une légitimation croissante des discours xénophobes et intolérants par les éléments les plus populistes des partis politiques traditionnels et des poussées électorales récurrentes de l’extrême droite, sous une forme ou une autre. Je me garde bien de prédire quoi que ce soit, mais j’ai bien peur que le scénario pessimiste ne soit le plus proche des réalités néerlandaises contemporaines.