Laurent Chambon

Les politiques d’intégration aux Pays-Bas

Nouvelle Tribune (Bruxelles)

 

L’intégration aux Pays-Bas n’a pas toujours été une question centrale de la politique néerlandaise. Avant l’année 2000 et l’article de Paul Scheffer dans le NRC Handelsblad, seul Frits Bolkestein s’agitait, dans une indifférence quasi générale[1]. Cela ne veut pas dire que l’intégration n’a jamais été un sujet de préoccupation gouvernementale, loin de là.

L’histoire contemporaine néerlandaise s’est bâtie sur un ensemble de règles qui a pour but d’intégrer toutes les minorités, le compartimentage (verzuiling). Depuis la fin du XIXème siècle, les tensions entre les différents groupes religieux (en particulier réformés contre catholiques) et entre religieux et laïcs a obligé les différentes forces en présence à se mettre d’accord sur un mode de fonctionnement pacifique. Le compromis de 1917 ouvre donc une ère nouvelle aux Pays-Bas, où toutes les minorités, religieuses et politiques, sont intégrées au système politique, jusque là dominé par les libéraux et les protestants réformés[2].

Le compartimentage repose sur l’idée de proportionnalité et de consensus aucune décision ne peut être prise sans l’accord de toutes les parties, même si elles sont minoritaires, et chaque pilier (zuil) obtient un budget proportionnellement à son assise démographique. Les écoles catholiques sont aisi financées en fonction du nombre d’élèves qu’elles accueillent, les médias évangélistes sont financés à hauteur du nombre d’adhérents qu’ils peuvent revendiquer, et ainsi de suite. Ce compartimentage ressemble beaucoup à ce qui a pu se mettre en place en Belgique à la même époque, sauf qu’il n’y a pas d’opposition linguistique mais plutôt religieuse (laïcs, protestants, évangélistes et catholiques).Compartimentage l’émancipation en deux tempsCette vision de l’intégration des minorités non-ethniques va avoir une influence énorme sur la façon dont les travailleurs étrangers et leurs familles vont être perçus pendant longtemps aux Pays-Bas. En effet, la faculté d’intégration du modèle compartimenté néerlandais semble avoir fait ses preuves dès le début des années 1960, pourtant vu comme l’apogée du compartimentage, la société néerlandaise se décompartimente. L’autorité de l’Église ou du parti est remise en question, et les barrières politico-culturelle qui existaient entre les différents piliers se dissolvent peu à peu. Les mariages ‘mixtes’, extrêmement rares au début du siècle, deviennent alors monnaie courante, et la société se sécularise fortement[3].

Le compartimentage a longtemps été considéré comme un succès car il a émancipé les Néerlandais en deux étapes, l’exemple catholique étant le plus marquant après avoir émancipé les catholiques en tant que groupe, il les a émancipés en tant qu’individus. C’est ce succès que les Pays-Bas se sont contentés d’essayer de reproduire avec les nouveaux arrivants, qu’ils soient Surinamiens, Turcs ou Marocains.

Jusqu’à très récemment, l’État néerlandais se contente donc de financer certaines activités communautaires, religieuses ou culturelles, en espérant que l’intégration se fasse plus ou moins rapidement. Une première erreur a été de considérer que dans une société relativement xénophobe (au sens où les étrangers, qu’ils soient d’un autre village ou d’un autre continent, sont assez peu acceptés), des groupes socialement défavorisés, ne maîtrisant pas la langue locale et qui étaient incités à s’organiser de façon communautaire, allaient s’assimiler rapidement.Par ailleurs, dès le milieu des années 1980, le compartimentage s’est transformé en multiculturalisme. L’idée originale est de généraliser les principes institutionnels hérités du compartimentage (proportionnalité, consensus, etc.) aux nouveaux groupes, ce qui leur permettra, en les émancipant en tant que groupe dès maintenant, de les émanciper en tant qu’individus d’ici une génération. La réalité du multiculturalisme est bien moins brillante. Les élites néerlandaises se contentent en effet d’importer superficiellement le concept des Etats-Unis, sans lui adjoindre sa dimension la plus intéressante la critique de la culture dominante.

En effet, le communautarisme américain avait été créé dans les années 1920 par Horace Kellen, un Américain d’origine allemande qui avait beaucoup souffert de la germanophobie et qui déniait aux WASP[4] le monopole de l’identité américaine, qui selon lui puise, au contraire, son universalisme dans l’acceptation de la diversité des cultures[5]. Une remise en question de la domination des bourgeois blancs réformés de Hollande n’est pas au programme de la version néerlandaise du multiculturalisme, et sa dimension individualiste est passée à la trappe pour recevoir les aides étatiques, les nouvelles minorités doivent s’organiser collectivement, ce qui est loin de favoriser l’émancipation des individus du poids de la communauté, mais aussi des traditions misogynes et homophobes. Selon le politologue néerlandais André Krouwel, ce droit à l’existence collective est utilisé par le pilier chrétien pour justifier son rôle incontournable au sein des coalitions politiques, malgré son poids électoral et démographique moindre. Les partis religieux sont en effet au pouvoir sans interruption de 1917 à 1994, et marquent fortement les orientations du pays jusqu’à l’arrivée de Wim Kok.

Le fait est que non seulement la domination culturelle des Hollandais ethniques n’est pas remise en cause, mais les représentants des nouveaux piliers (surinamiens, turcs et marocains) sont loin de pouvoir accéder au pouvoir politique. Dans l’étude que j’ai menée sur l’accès des minorités au pouvoir politique en France et aux Pays-Bas[6] entre 1998 et 2002, très peu de femmes avaient réussi à se hisser à un poste politique vraiment intéressant, et quasiment aucun(e) politicien(e) d’origine allochtone. Malgré leur présence physique dans les cercles de pouvoir, aussi bien au niveau local que national, nulle part on ne voyait un politicien d’origine marocaine ou turque partageant le pouvoir avec ses homologues hollandais. La question de la popularité des politiques d’intégration ne s’est alors jamais vraiment posée trop habituées à bricoler entre elles des compromis gouvernementaux, à grand renfort de rapports d’experts apolitiques, les élites néerlandaises ont adopté une approche managériale de la question. Elles voyaient les étrangers comme un groupe dont il fallait s’occuper, et l’idée de consulter les électeurs ou les allochtones eux-mêmes sur la question semble ne jamais les avoir effleurées.Le drame multiculturel

L’article de Scheffer ‘Le drame multiculturel’[7] a ouvert la porte à d’autres interprétations de l’intégration, pour la plupart très nationalistes, mais aussi à un débat public. Alors qu’à mon avis le multiculturalisme avait échoué parce qu’on n’avait pas remis en question la domination culturelle des Hollandais et que les allochtones n’avaient pas été assez associés aux décisions politiques, la politique d’intégration nouvelle formule fait la part belle à l’assimilation forcée, l’inburgering, sans aucune compensation.

Les Néerlandais semblent avoir subitement réalisé que les allochtones, présents aux Pays-Bas depuis plusieurs décennies, ne maîtrisaient pas tous le néerlandais, et semblaient pour le moins rétifs aux coutumes locales. Lors des élections de 2002, c’est à qui demanderait le plus des étrangers, qui instituant des cours de natation obligatoires pour les Marocaines âgées, qui obligeant les Turcs à parler uniquement ABN entre eux. Cette hystérie assimilationniste collective n’a curieusement engendré aucune critique constructive sur la raison de la lenteur de l’assimilation des étrangers. Personne ne s’est en effet demandé ce qui pousserait vraiment les étrangers à se néerlandiser, hormis la menace d’une expulsion ou d’une amende. On n’a pas parlé des discriminations à l’embauche, au logement, des filières en voie de garage pour les élèves d’origine allochtone, du manque de modèles d’identification culturels pour les jeunes de la deuxième génération, de la manie des Néerlandais de parler en anglais à tout le monde, etc. La politique d’intégration française peut être critiquée pour un tas de bonnes raisons, il n’empêche qu’elle ne se trompe pas sur les fins mélanger populations locales et immigrées afin qu’ils se marient les uns les autres, créant les Français de demain, culturellement et ethniquement mélangés. Cette idée est complètement impensable aux Pays-Bas il suffit d’analyser un peu les discours pour se rendre compte que les Néerlandais veulent que les étrangers disparaissent. Du temps du multiculturalisme, cela voulait dire que les étrangers se contentent d’être entre eux, de construire leurs mosquées et de s’amuser entre eux, avec de l’argent public si nécessaire, tandis que les Néerlandais vaquaient à leurs propres occupations. Après Paul Scheffer et Pim Fortuyn, l’idée d’intégration est que les étrangers disparaissent en devenant Néerlandais. Non pas Néerlandais au sens français du terme, c’est à dire habitant des Pays-Bas et parlant néerlandais, mais au sens batave du terme ethniquement néerlandais. C’est bien sûr impossible, tout du moins à court terme. Il n’empêche que ce que inburgering veut vraiment dire, dans la bouche des politiciens néerlandais, c’est apprentissage de l’ABN[8], renoncement aux coutumes et cultures d’origine, et adhésion sans réserve à toutes les règles néerlandaises, écrite comme non écrites.Je me souviens, lorsque j’étais arrivé pour la première fois aux Pays-Bas, en 1994, j’avais été invité à suivre un cours d’inburgering avant la lettre, destiné aux étudiants étrangers. J’y avais appris que la Reine était vraiment sympa, que les Pays-Bas sont le pays le plus démocratique et tolérant du monde et que l’anniversaire de la Reine, c’est le bonheur le plus complet. Quelques années plus tard, j’ai découvert avec effroi que la Reine est surtout riche, que la démocratie néerlandaise est plutôt un apartheid[9], que la tolérance néerlandaise est une valeur bien superficielle, et que l’anniversaire de la Reine est une effroyable kermesse consumériste. Je parle, lis et écris le néerlandais, mais quand je vais au marché, on me répond systématiquement en anglais à cause de mon accent. On m’a dit qu’apprendre la langue était le meilleur moyen de s’intégrer. En fait, pour moi comme la plupart des étrangers avec lesquels je me suis entretenu, européens comme allochtones, apprendre la langue néerlandaise, c’est être en état de comprendre que jamais nous ne serons intégrés, que jamais nous n’accéderons aux emplois bien rémunérés, que jamais nous ne serons invités à fêter Sinterklaas[10] avec les autochtones. Un accent étranger en néerlandais est encore plus stigmatisant que ne pas parler néerlandais du tout. C’est là le fond du problème de l’intégration aux Pays-Bas non pas l’incapacité des étrangers à apprendre la langue et les coutumes locales, mais celle des natifs à vouloir créer une culture néerlandaise universelle avec les étrangers.Dans les faits, maintenant que la fièvre Fortuyn est retombée et que la LPF n’a plus qu’un nombre de sièges insignifiant à l’Assemblée, les Néerlandais sont confrontés à plusieurs options. Soit l’assimilation à la dure, soit l’apartheid, soit le multiculturalisme, soit l’intégration à la française. L’assimilation à la dure, c’est l’inburgering comme condition sine qua non de vie légale aux Pays-Bas cela me paraît effroyablement totalitaire et irréalisable, c’est le meilleur moyen de commencer une guerre civile. L’apartheid, c’est ce qui est en train de se mettre en place actuellement cohabitation presque pacifique entre Hollandais ethniques et allochtones, dans le désintérêt mutuel le plus grand. Certains Néerlandais appelleront cela un compartimentage moderne, mais l’idée originelle du compartimentage est un partage du pouvoir entre les groupes. Ce partage n’a pas lieu, il s’agit donc d’un apartheid, non pas institutionnel[11], mais factuel.

Le multiculturalisme est une option intéressante puisqu’il reprend l’idée du compartimentage qui plaît tellement aux Néerlandais et propose une émancipation en deux temps aux allochtones[12], voire une émancipation directe s’ils le souhaitent sa réalisation dépend de la faculté des élites hollandaises à se remettre en question et à partager réellement le pouvoir avec les autres élites. Enfin, l’intégration à la française est un modèle relativement populaire aux Pays-Bas, mais pour de mauvaises raisons. Les politiciens qui l’invoquent retiennent surtout les dérapages ministériels à propos du foulard à l’école ou la place de la langue française. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que le modèle à la française repose sur un universalisme et une vision laïque que bon nombre de Néerlandais ne connaissent pas. L’idée que l’intégration repose sur l’école publique et les mariages mixtes leur est complètement étrangère. Les élites néerlandaises qui rêvent d’intégration à la française imaginent des interdictions de foulard et un néerlandais obligatoire, ils ne veulent pas comprendre que cela veut aussi dire que leurs enfants iront dans la même école que les Surinamiens ou les Marocains et que leur fille a des chances non négligeables d’épouser un Turc ou un Noir.Sans vouloir faire montre de nationalisme, il me semble que si institutionnellement les Pays-Bas sont bien plus démocratiques que la France et bien plus ouvert à la question minoritaire, la maturité du débat politique y est moindre. La France s’est lourdement trompée avec les interdictions de foulard et n’a pas réussi à varier la représentation politique en y intégrant des citoyens d’origines ethniques et sexuelles plus variées, mais l’idée d’une assimilation collective entre Français de souche[13] et immigrés est une idée forte qui me paraît la seule possible sur le long terme. Les Néerlandais tournent autour du pot, soit en pratiquant un quasi-apartheid social, soit en essayant de forcer artificiellement l’intégration avec l’inburgering. Ils ne veulent pas comprendre que la seule solution viable est l’intégration par inter-mariages, mélanges culturels et partage du pouvoir. C’est dommage, parce que ces nouveaux citoyens souffrent de se sentir mal aimés et inadaptés, alors qu’ils pourraient apporter tellement au royaume néerlandais…

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Notes

[1] Voir en particulier Bolkenstein, F. (1997) Moslim in de Polder. Amsterdam Contact

[2] Voir Lijphart, A. (1968) The Politics of Accomodation, Pluralisme and Democracy in the Netherlands. Berkeley University of California Press, mais aussi Chambon, L (1996) Du (dé)compartimentage aux Pays-Bas. Strasbourg IEP de Strasbourg; disponible sur http//laurent.babozor.net.

[3] Bax, E. (1988) Modernization and Cleavage in Dutch Society, A Study of Long Term Economic and Social Change. Groningen Riksuniversiteit Groningen.

[4] White Anglo-Saxon Protestant.

[5] Voir Lacorne, D. (1997) La crise de l’identité américaine. Du melting-pot au milticulturalisme. Paris Fayard.

[6] Chambon, L. (2002) Le sel de la démocratie, l’accès des minorités au pouvoir politique en France et aux Pays-Bas. Amsterdam Universiteit van Amsterdam.

[7] ‘Het multiculturele drama’. NRC Handelsblad janvier 2000.

[8] Algemeen Beschaafd Nederlands, c’est à dire le néerlandais standard, a priori sans accent mahrébin, surinamien ou turc…

[9] Au sens où les groupes ethniques vivent côte à côte sans se mélanger, sous la domination d’une élite blanche.

[10] La Saint Nicolas.

[11] La constitution néerlandaise (art. 1er et 6) interdit formellement toute discrimination.

[12] Voir plus haut.

[13] Terme trompeur quand on sait à quel point la population française est culturellement et ethniquement variée!