Laurent Chambon
L’identité néerlandaise post-Fortuyn post-multiculturalisme et néo-nationalisme ethnique
Personne n’avait prévu le choc causé par l’émergence de Pim Fortuyn en politique. Et pourtant l’identité collective et politique des Néerlandais a été profondément transformée par cet épisode tragique. Pour les politologues, il semble possible d’en trouver quelques traces, quelques indices a posteriori, mais même les plus éclairés de commentateurs n’ont jamais imaginé qu’il changerait la politique néerlandaise aussi rapidement et profondément. J’ai fini ma thèse de doctorat sur l’accès des minorités en politique en France et aux Pays-Bas en mars 2002, juste au moment où Fortuyn commençait à faire parler de lui. Lors des derniers mois d’écriture et de correction, j’ai senti que le modèle multiculturel néerlandais que j’essayais de comprendre touchait à sa fin il devenait de plus évident qu’il s’agissait d’un multiculturalisme superficiel. Les enquêtes que j’avais menées auprès des hommes politiques et des associations indiquaient que bien des certitudes quant à la tolérance batave et son ouverture aux identités marginales reposaient, au mieux, sur des malentendus. Le pays était riche comme jamais, la machine politique semblait réglée comme une montre suisse, et une coalition moderne nous menant vers des lendemains qui chantent, personne n’avait envie de se poser ce genre de questions.
Je savais que le modèle batave était en crise, mais loin de moi l’idée qu’il allait exploser aussi rapidement. Dans ce chapitre, je vais donc tenter de vous exposer pourquoi, selon moi, le modèle batave de multiculturalisme reposait sur un malentendu, mais aussi pourquoi la vague Fortuyn a eu des conséquences si importantes que l’identité néerlandaise traverse, depuis, une crise profonde.
Du compartimentage au multiculturalisme superficiel
Le compartimentage (verzuiling) peut être vu comme la version néerlandaise de la loi française de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905 l’aboutissement d’un long processus. Cependant, cet aboutissement a des conséquences bien différentes le pouvoir est partagé entre les différents groupes, religieux et philosophiques. Ecoles, partis, syndicats, universités, hôpitaux, fanfares, plus tard télévisions et radios, tout est partagé au proratat de la population concernée. Catholiques, protestants, socialistes, libéraux, évangélistes, tous ont leurs propres institutions.
Ce système évite la guerre civile, mais avec la sécularisation de la société néerlandaise dans les années 1960, il se fissure et aboutit au décompartimentage (ontzuiling), que la plupart des auteurs présentent comme une sécularisation du politique. En fait, cette sécularisation est très superficielle tout d’abord, les partis chrétiens (ensuite rassemblés au sein du CDA) se retrouvent au centre de toutes les coalitions jusque dans les années 1990; ensuite parce que de nombreuses institutions héritées du compartimentage fonctionnent toujours selon le modèle original (hôpitaux, écoles, universités, radios et omroepen…); enfin parce qu’au compartimentage succède le multiculturalisme à la néerlandaise.
Le multiculturalisme est une adaptation superficielle de l’idée développée aux Etats-Unis au début du siècle, selon laquelle la culture américaine n’est pas uniquement constituée des influences WASP, mais aussi des autres cultures américaines, européennes, africaines, asiatiques et indiennes (au sens de «native»). La différence avec le modèle américain est que la version néerlandaise n’en retient que l’acceptation des différences culturelles, sans remise en cause de la domination de la Hollande blanche et protestante sur le pays. Les partis religieux en profitent pour revendiquer un pouvoir largement supérieur à leur assise sociale réelle, en particulier dans les coalitions gouvernementales. Ce multiculturalisme a pour conséquence principale de reporter le débat sur l’intégration des étrangers, en particulier turcs et marocains, et de favoriser leur réislamisation à travers le montée en puissance des mosquées, généreusement financées par des pouvoirs publics pensant acheter ainsi la paix sociale.
Une autre conséquence du décompartimentage superficiel et du multiculturalisme à la néerlandaise est l’absence de débat de fond sur l’identité néerlandaise et le rapport du pays aux religions. Les privilèges des chrétiens fondamentalistes ne sont jamais remis en cause, alors que certains interdisent la participation des femmes en politique et que d’autres prêchent la haine homophobe ou l’asservissement des femmes. Pire encore, la loi contre les discriminations leur est adaptée, leur permettant de discriminer selon des critères religieux, alors que c’est interdit à tous les autres Néerlandais. La société néerlandaise avant la montée en puissance du phénomène Fortuyn est donc fortement sécularisée, tout en fonctionnant selon des techniques héritées du compartimentage faisant la part belle aux intégristes chrétiens, sans aucune réflexion sur la nature de la néerlanditude ou de la place des nouveaux migrants ou de l’Islam.
Le choc Fortuyn
Le succès des grands thèmes fortuyniens (réforme politico-administrative, arrêt de l’immigration, néerlandisation de la société) n’est pas dû au hasard il correspond à des mutations importantes de la société néerlandaise.
Le critique la plus intéressante est, selon moi, celle du paritarisme autoritaire néerlandais, que certains nomment avec mépris le «système des Régents». Les Néerlandais s’étant profondément laïcisés et émancipés depuis les années 1960, le système politique hérité du compartimentage ne répondait plus à leurs attentes complexité, manque de transparence, autoritarisme administratif et réglementaire, élitisme politique, secret des négociations… La plupart des règles politiques propres à un gouvernement consociationnel énoncées par Arendt Lijphart n’étaient plus acceptées parce qu’elles ne répondaient plus à un besoin (la pacification d’une société déchirée par des conflits philosophiques et religieux insurmontables), mais étaient le fruit d’une habitude. Le chaos administratif néerlandais et la lourdeur et l’ennui du monde politique haguenois étaient bien plus perçus comme le produit d’une mentalité clientéliste, quasiment clanique et parasitaire, que comme la réponse à un désordre social et culturel. C’est en cela que la critique fortuynienne du monde haguenois trouvait, selon moi, un écho favorable auprès de nombreux Néerlandais, mais aussi des étrangers, allochtones comme occidentaux.
Il est inutile d’insister ici sur la folie kafkaïenne des administrations néerlandaises, mais pour qui a eu à faire à un de ces monstres pléthoriques, les volontés réformatrices de Fortuyn ne peuvent qu’être vues d’un bon œil. Quand au parasitisme induit par l’Etat-providence néerlandais, c’est l’une des premières remarques négatives que formulent nombre d’étrangers après quelques temps passés dans le pays. Entre les centaines de milliers de chômeurs, de familles en difficulté, d’immigrés mal intégrés qui sont maintenus hors du monde du travail par les employeurs avec la bienveillance des autorités, et l’armée de travailleurs sociaux bien plus occupés à remplir des formulaires toujours plus compliqués qu’à faire un réel travail de terrain, il est difficile de défendre le système social face aux attaques des plus libéraux. La critique fortuynienne n’est donc pas uniquement le fruit d’un fantasme ultralibéral, mais le reflet d’une certaine réalité.
Les autres critiques, celles qui ont été le plus retenues par la presse étrangère, sont la réponse de Pim Fortuyn à un désarroi identitaire de plus en plus marqué. Elles correspondent à deux mouvements socio-démographiques indiscutables la pression démographique croissante dans la Randstad, et la présence de plus en plus tangible des étrangers, allochtones comme occidentaux, en particulier dans les grandes villes. Là-dessus se sont greffés deux thèmes qui torturent le monde occidental depuis quelques années, et qui ont été exacerbés depuis les attentats du 11 septembre l’intégration des immigrés et la place de l’Islam.
La question de l’intégration n’a pas été inventée par Pim Fortuyn en 2000 déjà, un article de l’essayiste travailliste Paul Scheffer inaugure le «drame multiculturel». Dans un article polémique, il dénonce l’échec de l’intégration et du multiculturalisme, et pointe l’Islam comme écueil principal à une intégration réussie, une renaissance du nationalisme néerlandais étant la seule solution envisageable pour contrer cet échec. Les critiques qu’il suscite sont loin d’être à la hauteur elles l’attaquent sur des détails de son argumentaire, mais ne remettent pas en cause son système de pensée ni son nationalisme. L’absence de réaction structurée à de tels propos pave la voie pour Pim Fortuyn, qui y ajoute charisme et provocations médiatiques.
La médiocrité de l’élite politique néerlandaise (hommes politiques et intellectuels) et son incapacité à savoir répondre avec vigueur aux thèses xénophobes de Fortuyn s’ajoutent à l’opportunisme de la droite néerlandaise qui y voit l’occasion de gagner les élections. Alors que la gauche ne trouve comme arme contre Fortuyn que la défense d’un multiculturalisme auquel elle ne croit pas vraiment ou des accusations de fascisme qui font rire tout le monde, la branche droite du VVD (libéraux) et une partie des démocrates-chrétiens du CDA reprennent les grands thèmes fortuyniens (en n’insistant pas trop, cependant, sur la réforme du monde politique et des administrations), espérant ainsi lui«reprendre» les électeurs qu’il a «volés». Les travaux de van Holsteyn et al. montrent qu’il n’en est rien et que Fortuyn a réussi à attirer dans l’isoloir les électeurs qui justement ne votaient jamais, mais à l’époque, les états-majors ne le savent pas. Loin de canaliser les électeurs fortuynistes vers le VVD et le CDA, cette stratégie légitimise le poujadisme xénophobe et islamophobe de Fortuyn.
Ce qui me frappe le plus quand je repense à la campagne électorale des législatives néerlandaises de 2002, c’est non seulement le cynisme des politiciens de droite et la paralysie effrayée de la gauche, mais aussi les différences entre les commentaires des Néerlandais et ceux des étrangers avec qui je discute. La plupart des Néerlandais adoptent alors un discours radical, même chez des certains électeurs traditionnels de gauche il faut faire le ménage, la tolérance a assez duré, il faut chasser ces étrangers qui ne veulent pas s’intégrer, tout le monde devrait maîtriser le néerlandais... Au même moment, mes interlocuteurs étrangers n’ont pas de mots assez durs pour fustiger la droite néerlandaise qui va «à la soupe» et qui renoncent à toutes les avancées de la tolérance batave pour grappiller quelques voix. Les deux coalitions de droite qui suivent ces élections, la première avec la LPF en héritière légitime du fortuynisme, la deuxième sans, mais toujours à droite malgré une victoire de la gauche, mettent en pratique les idées fortuyniennes sur l’immigration et l’identité nationale. L’histoire jugera ce qu’il en a vraiment été, mais jusqu’à maintenant, ces réformes se sont surtout illustrées par leur arbitraire xénophobe et une perte des libertés publiques que par une remise en cause de l’élitisme haguenois et du chaos administratif.
Cette mutation politico-identitaire est loin d’être une spécialité batave et se place dans un mouvement réactionnaire et sécuritaire plus large qui semble toucher l’ensemble du monde occidental. Cependant, c’est son intensité qui est surprenante aux Pays-Bas d’un pays réputé pour sa tolérance et sa modernité sociale, on se retrouve en quelques années avec un autre qu’on ne reconnaît plus, profondément xénophobe, raciste et intolérant au sein même de ses institutions.
Néo-nationalisme et identité collective «à la française»
Une de raisons pour lesquelles les Pays-Bas ont été à ce point submergés par une vague xénophobe et nationaliste, aussi bien parmi les électeurs qu’au sein de son élite politique et intellectuelle, est l’absence d’anticorps social et politique au discours extrémiste.
Il serait bien naïf de croire qu’une société est à l’abri des extrémismes, quels que soient ses fondements, historiques comme idéologiques. La peur et le vertige face au changement et l’altérité sont des traits partagés par une grande partie de l’humanité, et son expression politique est parfaitement naturelle. Cependant, la domination des idées xénophobes et nationalistes est le signe d’un fonctionnement imparfait d’une société, soit socialement, soit politiquement. Le développement du nationalisme xénophobe néerlandais est ainsi le signe que le système politique était loin d’être démocratique, et que le cordon sanitaire établi autour de l’extrême droite ne l’a éliminé que dans sa représentation, nullement dans son assise sociale. Le harcèlement politico-policier dans lequel l’extrême droite néerlandaise a tenté de survivre depuis la guerre a surtout eu pour conséquence que les politiciens néerlandais n’ont, jusqu’à Pim Fortuyn, jamais eu vraiment à se frotter aux techniques électorales agressives qu’ont pu développer un Jean-Marie Le Pen en France ou un Jörg Haider en Autriche. Le charisme de Pim Fortuyn, son populisme sans limites, son utilisation habile des média, son utilisation de sa personne pour se faire adorer ou plaindre par l’opinion, tour à tour victime et victorieux, fut une nouveauté absolue à laquelle personne n’était préparé aux Pays-Bas. C’est aussi en cela que Pim Fortuyn a pu exposer le «système des Régents» aux élites grises, ennuyeuses à dessein et sélectionnées par des procédures obscures, il opposait une personnalité tapageuse et, à sa manière, proche du peuple. La mise en scène de son brio soulignait, par contraste, la médiocrité du personnel politique haguenois.
Ce qui frappe le plus depuis le drame de 2002, ce n’est pas la récupération des thèmes poujadistes de Fortuyn par une partie de la classe politique, mais la facilité avec laquelle ses thèmes les plus radicaux se sont propagés dans la société, même à gauche. En analysant les sondages publiés depuis 2002, on voit qu’une grande partie des Néerlandais semblent attachés aux thèmes progressistes traditionnelscomme l’avortement, le divorce, l’homosexualité, ou l’euthanasie, mais se crispent dès qu’on aborde des thèmes plus ‘identitaires’ comme l’usage du néerlandais, la politique d’immigration et d’asile ou le rapport à l’Islam.
Parler de la tolérance néerlandaise à propos des grands thèmes de société est une façon un peu commode d’occulter la droitisation de l’opinion sur d’autres thèmes. Par ailleurs il faut bien comprendre que le nationalisme néerlandais avant Pim Fortuyn s’exprimait bien souvent par une exagération des vertus tolérantes de ses habitants. Il faut donc distinguer une évolution de type séculière, en particulier à propos de mœurs, d’une autre, plus nationaliste et xénophobe. C’est en effet un présupposé assez discutable d’imaginer que le nationalisme doit se nécessairement se réfugier sur les terres religieuses, généralement moins ouvertes sur les questions de mœurs. Au contraire, même, puisqu’une partie de ces thèmes progressistes, en particulier l’émancipation des femmes et des gays, est instrumentalisée par les néo-nationalistes néerlandais, pour ostraciser certains groupes religieux, les Musulmans en particulier. Pim Fortuyn s’est beaucoup servi de son homosexualité pour justifier sa haine de l’Islam, et à part quelques néo-nazis obtus, cette homosexualité n’a pas gêné grand monde, au contraire même, puisque, vis-à-vis du reste du monde, c’était la preuve de la modernité et du progressisme de ses idées.
La presse française s’étonnait de l’incongruité de la cohabitation entre les identités homosexuelle assumée et extrémiste de droite chez Fortuyn parce qu’elle appliquait les canons politiques en vigueur dans l’Hexagone. Dans une société néerlandaise aussi individualiste et sécularisée, les questions de mœurs ne sont plus depuis longtemps au centre des débats, ou alors uniquement pour souligner la ringardise ou le manque d’intégration de certains groupes, en particulier religieux.
Ce qui est à l’origine d’une certaine grandeur de la France et des Etats-Unis, mais aussi de la haine que peuvent éprouver ceux que ces deux pays ont rejetés, est leur universalisme. Un universalisme très discutable, certes, toujours empreint d’une certaine de dose de racisme et d’un sentiment de supériorité qui ne cesse d’irriter les autres pays, mais un universalisme tout de même en acceptant la langue et les canons culturels français ou américains, n’importe qui peut a priori devenir Français ou Américain. C’est en cela que les Pays-Bas, confrontés à une modernité qu’ils revendiquent comme étant intrinsèque à leur identité, est face à une impasse. Dans la conclusion de ma thèse, je me demandais si les Pays-Bas n’était pas le pays le plus à même de réaliser l’esprit de la Révolution de 1789 égalité juridique rigoureuse entre tous, émancipation de tous selon ses choix personnels, et vertus individuelles stimulées par la loi.
Et pourtant, l’identité néerlandaise, moderne dans ses formes jusqu’en 2002, recèle des particularités archaïques qui l’ont empêché de s’universaliser et de ravir le rôle de la France ou des Etats-Unis comme grande nation moderne. La plus importante de ces particularités est la condition d’appartenance (non pas juridiquement déterminée, mais socialement) on naît Néerlandais, de parents néerlandais, dans un endroit précis. Cette identité par le sang, à rapprocher de ce qui définit traditionnellement la nationalité allemande comme a pu le définir Renan, est beaucoup plus intuitive qu’une identité linguistique et politique comme peuvent l’être les identités américaines ou françaises. Mais dans un pays confronté à de grandes vagues migratoires et à une certaine dissolution dans un ensemble européen, cela peut mener à des crises profondes révélées par des paradoxes apparents.
Un des paradoxes peut être par exemple une référence marquée à l’identité chrétienne de l’Europe par Frits Bolkestein, ancien leader d’un parti farouchement laïc, le VVD. Un autre peut être l’injonction à l’assimilation vis-à-vis des jeunes allochtones alors qu’ils sont encore officiellement appelés «Marocains» ou «Turcs» on ne peut pas à la fois leur rappeler leur étrangeté intrinsèque dans leur désignation collective malgré leur maîtrise de la langue et des codes nationaux, et en même temps leur demander de se néerlandiser encore plus malgré cette maîtrise.
Un autre paradoxe peut être celui du refus de la mixité nationale ou ethnique dans un pays où le fédéralisme européen, pourtant porteur de mélanges, est le plus populaire. Alors que les Français et les Américains s’illustrent par leur faculté à épouser un peu tout le monde (voir en particulier l’œuvre entière d’Emmanuel Todd sur le sujet), les Néerlandais, à part dans certains quartiers de la Randstad, se marient surtout entre eux. Epouser un «Marocain» ou un «Turc» leur est encore quasiment impensable. Le multiculturalisme néerlandais, même dans sa grande superficialité, a surtout servi à ne pas mélanger les populations, condition indispensable, à mon avis, à une assimilation à long terme. Todd explique ce communautarisme par les structures familiales, autoritaire de type germanique à l’Est et au Sud du pays, et nucléaire absolue de type anglo-saxon en Hollande. Je n’y vois pas d’objection majeure, mais on aurait pu s’attendre à ce que la modernisation du pays adoucisse la xénophobie structurelle de la famille autoritaire et l’indifférence communautariste de la famille nucléaire absolue.
Une autre hypothèse, proposée par Jan-Willem Duyvendak, est celle de l’homogénéisation de la société néerlandaise une fois modernisée et sécularisée, elle ne tolère plus aucune variation majeure, son intolérance étant proportionnelle à son degré d’homogénéité. Cette hypothèse semble pertinente, mais elle fait fi du problème intrinsèque à l’identité néerlandaise son intolérance à l’altérité. Il faut comprendre que si, par exemple, les revendications homosexuelles au mariage ou à l’adoption ont été si bien acceptées par les politiques mais aussi par le Néerlandais moyen, ce n’est pas malgré leur altérité, mais grâce au contraire à leur profonde normalité (et une néerlanditude clairement proclamée). Les demandes d’égalité n’ont pas été perçues comme des dérogations de groupes divergents, mais bien au contraire comme des preuves de normalité. Et cette normalité était appuyée par le fait que c’était des hommes blancs, bourgeois, parfois de droite qui faisaient ces demandes, et non les membres d’une tribu lointaine. Les avancées des droits des homosexuels ne se sont pas faites malgré leur altérité sexuelle, mais grâce à leur normalité ethnique et sociale. Pour parler de façon crue, c’est parce que les gays sont dans leur immense majorité néerlandais et blancs et que leurs demandes ne faisaient que renforcer le modèle sociétal néerlandais (individualiste, capitaliste, séculier, égalitaire et patriarcal) qu’ils ont obtenu l’égalité juridique. S’ils avaient prôné le mélange ethnique, la polygamie et l’abolition des genres, je pense qu’ils n’auraient pas eu autant de succès.
On peut donc tirer des hypothèses de Todd (modèle familial) et de Duyvendak (homogénéité) que la modernisation des Pays-Bas a révélé un degré différent d’intolérance à l’altérité autrefois dirigée envers les nationaux de philosophie ou de religion différente, l’hostilité du groupe a pu être canalisée vers les étrangers (même s’ils sont quasiment assimilés) une fois que les différences intra-nationales ont été abolies par la sécularisation. Ce qui me fait problème, c’est que l’élite politique et intellectuelle, qui s’est longtemps illustrée par son progressisme autoritaire, s’est jusqu’à maintenant montrée incapable d’amoindrir la xénophobie ambiante. Bien au contraire même, puisqu’une partie de la droite, mais aussi de la gauche s’y est vautrée.
L’identité néerlandaise en 2004 est donc un mélange déroutant de progressisme, en particulier vis-à-vis des questions de mœurs , et de nationalisme xénophobe le plus classique, relayé par une classe politique ayant confondu démocratisation et populisme. Il est encore trop tôt pour savoir si la réaction à ce mouvement arrivera à se structurer efficacement, non seulement à gauche, mais aussi au sein des factions les plus progressistes des partis de droite, mais aussi pour voir si la société civile sera à même de produire des anticorps à la xénophobie et au racisme qui s’expriment si ouvertement depuis l’assassinat de Pim Fortuyn.
Pour un aussi petit pays, aussi ouvert sur le reste du monde, il existe schématiquement deux options qui lui permettent de survivre comme entité cohérente. La première est le repli nationaliste, et c’est effectivement ce que le pays vit depuis 2002. Les conséquences pour le futur sont beaucoup plus tragiques que les intellectuels néerlandais ne veulent l’admettre racisme institutionnalisé (certains parlent déjà d’apartheid entre les différents groupes ethniques et sociaux), repli identitaire et montée des extrêmes. La deuxième option est une réinvention de l’identité néerlandaise selon des canons plus universalistes une identité basée sur une volonté de vivre ensemble, une remise en cause du monopole de l’identité par les groupes dominants (hollandais, blanc et chrétien), une ouverture politique sincère envers les différents groupes, et surtout l’incitation au mélange social et matrimonial. Cela implique le démontage des restes du compartimentage, la fin des écoles ethniquement séparées (ou zwarte scholen) et des privilèges des évangélistes, le mélange économique, culturel, social et même sexuel entre allochtones et autochtones (l’assimilation passe essentiellement par les couples mixtes). Il s’agit d’une révolution mentale qui semble bien difficile, et le personnel politique néerlandais, obsédé par les sondages, ne semble pas prêt à la comprendre, et encore moins à la réaliser. Cependant, qui connaît l’histoire néerlandaise sait que si les élites décident qu’un changement est nécessaire, elles mettent tout en œuvre pour que ce changement ait effectivement lieu. La question est donc les élites bataves auront-elles les ressources et l’imagination nécessaires pour créer une nouvelle identité néerlandaise adaptée aux nouvelles conditions de la modernité?
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Quelques lectures…
Bax, Eric (1988) Modernization and Cleavage in Dutch Society, A Study of Long Term Economic and Social Change. Groningen Rijksuniversiteit Groningen.
Chambon, Laurent (2001) ‘Le multiculturalisme néerlandais être tolérant malgré soi’. Quaderni n°44.
Chambon, Laurent (2002) Le sel de la démocratie, l’accès des minorités au pouvoir politique en France et aux Pays-Bas. Amsterdam Universiteit van Amsterdam.
Chambon, Laurent (2004) ‘Une extrême droite encore marginalisée malgré l’épisode Fortuyn’ in Extrême droite et national-populsime en Europe de l’Ouest, dir. Pierre Blaise et Patrick Moreau, Bruxelles Crips.
Van Holsteyn, Joop et al. (2003)‘ In the Eye of the Beholder The Perception of the List Pim Fortuyn in the Parliamentary Elections of May 2002’. Acta Politica Vol. 38, Nr. 1. Spring 2003.
Kennedy, James C. (1995) Nieuw Babylon in aanbouw, Nederland in de jaren zestig. Amsterdam Boom.
Lijphart, Arend (1982 (1968/1992)) Verzuiling, pacificatie en kentering in de Nederlandse politiek. Amsterdam De Bussy.
Prins, Baukje (2000) Voorbij de onschuld, Het debat over de multiculturele samenleving. Amsterdam Van Gennep.
Todd, Emmanuel (1997) Le destin des immigrés, assimilation et ségrégation dans les sociétés occidentales. Paris Seuil.
Todd, Emmanuel (1999) La diversité du monde, Paris Seuil.
WWR (2001) Institutionele vormgeving van de islam in Nederland, gezien in Europees perspectief, Rapport 118 van de Wetenschappelijk Raad voor het Regeringsbeleid. Den Haag Staatsuigeverij.
WWR (2001) Perspectief op integratie, over de sociaal-culturele en structurele integratie van etnische minderheden in Nederland, Rapport 121 van de Wetenschappelijk Raad voor het Regeringsbeleid. Den Haag Staatsuigeverij.
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Notes
[1] Sociétés de diffusion de radio et de télévision. Leur budget et leur présence sur les médias publics se calculent proportionnellement au nombre de leurs adhérents.
[1] Le terme allochtone désigne aux Pays-Bas les étrangers non-européens, en particulier turcs et marocains.
[1] Une médiocrité nullement congénitale, mais soigneusement entretenue par la pression sociale et le mode de sélection universitaire et politique : les Néerlandais brillants sont bien souvent obligés d’émigrer vers des cieux plus cléments.
[1]‘ In the Eye of the Beholder : The Perception of the List Pim Fortuyn in the Parliamentary Elections of May 2002’. Acta Politica Vol. 38, Nr. 1. Spring 2003.
[1] Le chercheur bruxellois Pierre-Yves Lambert commente ainsi la présence de la ministre néerlandaise de l’intégration à un colloque européen : « Puisque Mme Verdonk semble désormais bienvenue à Bruxelles pour présenter son modèle d'intégration, on voit mal comment les think-tanks belges ou européens pourront éviter dorénavant d'inviter dans leurs colloques sur, par exemple, le fédéralisme et l'Europe des Régions, ou sur la politique à l'égard des minorités ethniques, Jörg Haider ou Umberto Bossi, ses cousins méridionaux. » (http://www.minorites.org)
[1] Voir Chambon (2004).
[1] Voir Chambon (2002), en particulier le chapitre 5.
[1] Chambon 2002, p. 219.
[1] C'est-à-dire les provinces de Hollande méridionale (Zuid-Holland), de Hollande septentrionale (Noord-Holland) et d’Utrecht.
[1] Voir Kennedy.
[1] Au PvdA mais aussi et surtout au SP.